Enseigner à l’école l’éducation aux médias et à l’esprit critique

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L’éducation aux médias et à l’information est, dans les textes, un enseignement transversal chargé de développer l’esprit critique. N’ayant ni horaire ni évaluation, elle dépend de l’initiative de chaque établissement. Les États généraux de l’information ont proposé en 2024 de lui réserver 18 heures par an au collège ; l’Estonie impose depuis 2011 un cours de 35 heures. Cette fiche propose d’inscrire ce volume dans la loi, de le consacrer en priorité à la détection des fausses informations, des hypertrucages et des contenus générés par intelligence artificielle, et d’en faire un objet de l’oral du brevet.

Effet budgétaireEffet à chiffrerCoût assumé et non chiffré : l’horaire est prélevé sur les enseignements existants et les ressources pédagogiques existent ; le coût porte sur la formation des enseignants et des jurys, non documenté dans les sources de cette fiche.

L’école a déjà pour mission de former l’esprit critique : les textes le disent, les ressources existent. Ce qui manque est prosaïque : aucun horaire ne lui est attribué, aucune épreuve ne l’évalue, et rien n’oblige donc un établissement à s’en saisir.

L’enjeu a pourtant changé de nature. Un élève de troisième reçoit sur son téléphone des contenus dont il ne peut plus savoir, à l’apparence, s’ils sont authentiques : une fausse information mise en forme comme une dépêche, un hypertrucage où un responsable public dit ce qu’il n’a jamais dit, une image entièrement générée. La règle sur laquelle reposait la lecture de l’information, qu’une photographie ou une vidéo prouvent que la chose a eu lieu, a cessé d’être vraie. Aucun logiciel n’y remédiera durablement : le ministère recommande lui-même aux enseignants d’éviter les détecteurs de contenus générés, « peu fiables » 2. Le seul filtre qui tienne est le réflexe de vérifier d’où vient ce que l’on regarde, et ce réflexe s’apprend.

Le constat

Un enseignement sans support. Le ministère définit l’éducation aux médias et à l’information comme un enseignement transversal qui doit permettre de distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations, et la confie pour son impulsion au Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information, créé en 1983 1. Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation, publié le 14 juin 2025, ajoute que l’École doit donner aux élèves les clés pour comprendre cette technologie et « développer un esprit critique à son égard » 2. Le nouveau programme d’enseignement moral et civique, publié en juin 2024 et appliqué par étapes jusqu’à la rentrée 2026, y intègre explicitement l’éducation aux médias 3. Mais elle n’a ni horaire propre, ni évaluation, ni professeur identifié.

Une recommandation chiffrée restée sans suite. Les États généraux de l’information, dans leur rapport du 12 septembre 2024, ont proposé de se concentrer sur le cycle 4, en intégrant l’éducation aux médias dans les enseignements et les projets, avec des « heures d’enseignement prévues dans la limite de 18 h/an chaque année sur les trois années du cycle », réalisées avec l’aide de professionnels, et un matériel pédagogique élaboré par une cellule dédiée de la direction générale de l’enseignement scolaire 4.

Le législateur de 2026 a traité l’exposition, pas le discernement. La loi du 24 août 2026 sur les mineurs et les réseaux sociaux, dont l’interdiction aux moins de quinze ans a été censurée, étend l’interdiction du téléphone au lycée et impose au projet d’établissement un volet de sensibilisation aux écrans et aux réseaux sociaux 5. Elle ne dit rien de l’apprentissage de la vérification.

L’état du droit

L’article L. 312-9 du code de l’éducation, enrichi par la loi du 22 décembre 2018 contre la manipulation de l’information et modifié en dernier lieu par la loi du 21 mai 2024, rattache à la formation à l’utilisation responsable du numérique le développement de l’esprit critique et la sensibilisation aux manipulations 6. Le législateur a donc désigné l’école comme première ligne de défense ; il n’a fixé ni volume, ni séance, ni évaluation. Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle est un document d’orientation sans valeur contraignante 2.

Le brevet, lui, vient d’être refondu. À compter de la session 2027, l’épreuve orale devient un « oral de soutenance » de quinze minutes, coefficient 2, individuel ou en groupe de trois au plus, portant sur un projet mené dans les enseignements ou dans l’un des parcours éducatifs, dont le parcours citoyen 7. Le support d’une évaluation existe donc.

Deux propositions voisines portent sur la même difficulté, l’absence d’horaire identifié pour un enseignement prescrit : celle sur la maîtrise des automates et des données et celle sur les compétences psychosociales au collège.

Ce qui se fait ailleurs

La Finlande n’a pas d’horaire dédié. Sa réputation est fondée, mais son dispositif relève de la logique française : l’agence nationale pour l’éducation indique que l’éducation aux médias n’est pas une compétence à part, qu’elle fait « partie intégrante de l’enseignement de toutes les matières », sans discipline propre 8. L’invoquer à l’appui d’un horaire est un contresens.

L’Estonie a fait le choix inverse depuis quinze ans. Un cours de 35 heures, « Médias et manipulation », est obligatoire au lycée depuis 2011 et porte sur les techniques, tactiques et procédés de manipulation de l’information ; il a été étendu aux écoles russophones en septembre 2023, année où le thème transversal du programme de base a été refondu, avant un plan d’action national 2024-2026 9. L’Estonie conserve la dimension transversale, mais ne s’en est pas contentée.

Ce qui est repris de l’Estonie est le principe d’un enseignement identifié, adossé à un objet précis, la manipulation. Ce qui ne l’est pas est le niveau : la présente proposition vise le collège, où l’exposition commence.

La proposition

Dix-huit heures par an au cycle 4, prélevées sur les horaires existants et confiées conjointement au professeur documentaliste et aux professeurs de discipline. C’est le volume proposé par les États généraux de l’information 4 ; la loi en fait un plancher au lieu de le renvoyer sans chiffre à un arrêté.

Un objet : apprendre à détecter ce qui trompe. Remonter à la source d’une information et la recouper ; connaître l’existence, les usages et les indices de fabrication des hypertrucages ; reconnaître un contenu généré, et surtout intégrer qu’une image ou une vidéo ne prouvent plus rien par elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’enseigner la méfiance généralisée, autre nom de la crédulité, mais la vérification : savoir dire sur quoi l’on se fonde. Les exercices existent dans les ressources du CLEMI.

Une évaluation greffée sur l’oral du brevet. L’oral de soutenance de 2027 peut prendre la forme d’un débat argumenté : le candidat défend une position, répond à une objection du jury et identifie ses sources. Une compétence qui n’est pas évaluée n’est pas enseignée, et l’esprit critique ne se mesure pas par un questionnaire.

Objections prévisibles

« L’esprit critique se construit dans toutes les disciplines ; lui donner un horaire l’isole. »

C’est la doctrine actuelle, et la Finlande s’y tient. Mais un objectif transversal sans horaire ni évaluation dépend de l’initiative locale, ce qui produit des écarts considérables entre établissements. L’horaire n’exclut pas la dimension transversale : il garantit un socle là où l’initiative fait défaut, comme l’Estonie le fait depuis 2011.

« On alourdit le brevet. »

Aucune épreuve n’est créée : le débat argumenté est une modalité de l’oral de soutenance qui existe déjà, et qui repose sur l’expression plutôt que sur la restitution écrite.

« L’école va noter les convictions des élèves. »

L’épreuve n’évalue pas la position défendue mais la qualité de l’argumentation, la réponse à l’objection et l’identification des sources : la distinction que le ministère établit lui-même entre connaissances et croyances 1.

La traduction législative

Exposé des motifs

L’éducation aux médias et à l’information a pour objet, selon le ministère de l’Éducation nationale, de permettre aux élèves de distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations. Elle demeure transversale, sans horaire ni évaluation, alors que la généralisation des fausses informations, des hypertrucages et des contenus générés par intelligence artificielle a privé les élèves du repère le plus élémentaire : ce que l’on voit n’est plus forcément vrai.

Le présent texte reprend le volume proposé par les États généraux de l’information en 2024, dix-huit heures par an sur les trois années du cycle 4, prélevées sur les enseignements existants, en fixe l’objet, la détection de ce qui trompe, et fait du débat argumenté une modalité de l’oral de soutenance du brevet. L’Estonie impose un cours de cette nature depuis 2011. Une compétence qui n’est pas évaluée n’est pas enseignée ; et l’esprit critique se mesure dans la capacité à défendre une position, à répondre à une objection et à justifier ses sources.


Article 1er

L’article L. 312-9 du code de l’éducation est complété par un alinéa ainsi rédigé :

« Au cycle 4 du collège, l’éducation aux médias et à l’information fait l’objet d’un volume horaire annuel identifié qui ne peut être inférieur à dix-huit heures, prélevé sur les horaires des enseignements existants dans des conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l’éducation nationale. Elle est assurée conjointement par le professeur documentaliste et les professeurs des disciplines concernées. Elle comporte l’apprentissage de la détection des fausses informations, des procédés de manipulation de l’image et du son, notamment les hypertrucages, et des contenus générés par des systèmes d’intelligence artificielle. »

Portée : un support horaire chiffré pour un enseignement aujourd’hui purement transversal, sans discipline nouvelle ni augmentation du volume global, logé dans l’article où le législateur de 2018 a placé l’éducation aux médias.

Article 2

L’épreuve orale de soutenance du diplôme national du brevet peut prendre la forme d’un débat argumenté portant sur un sujet relevant de l’éducation aux médias et à l’information, au cours duquel le candidat défend une position, répond à une objection formulée par le jury et identifie les sources sur lesquelles il fonde son propos. Les modalités en sont fixées par arrêté.

Portée : l’évaluation sans laquelle l’enseignement demeure théorique, greffée sur l’épreuve existante.

Sources

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