Enseigner à l’école l’éducation aux médias et à l’esprit critique

Idée suggérée le

dans

,

L’éducation aux médias et à l’information est, dans les textes, un enseignement transversal chargé de développer l’esprit critique et de distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations. N’étant rattachée à aucune discipline ni à aucun horaire, elle dépend de l’initiative de chaque établissement. Cette fiche propose de lui donner un horaire identifié au collège et de créer une épreuve orale de débat argumenté au diplôme national du brevet, seule manière de rendre effective une compétence qui ne s’évalue pas par écrit.

Effet budgétaireEffet à chiffrerCoût assumé et non chiffrable à partir des sources de cette fiche : l’horaire est prélevé sur les enseignements existants, mais l’épreuve orale au brevet suppose une organisation et une formation des jurys dont le coût n’est pas documenté.

L’école française a déjà pour mission de former l’esprit critique : les textes le disent, les ressources existent, les enseignants sont formés. Ce qui manque est plus prosaïque : aucun horaire ne lui est attribué, aucune épreuve ne l’évalue, et rien n’oblige donc un établissement à s’en saisir.

L’enjeu a pourtant changé de nature. Un élève de troisième reçoit aujourd’hui, sur son téléphone, des contenus dont il ne peut plus déterminer par l’apparence s’ils sont authentiques : une fausse information mise en forme comme une dépêche d’agence, une vidéo dans laquelle un responsable public dit ce qu’il n’a jamais dit, une image entièrement fabriquée par un système génératif. Aucune technologie de détection ne le protégera durablement, parce que la fabrication progresse plus vite que la détection. Le seul filtre qui tienne dans la durée est le réflexe de vérifier d’où vient ce que l’on regarde, et ce réflexe s’apprend.

C’est la raison pour laquelle cette fiche porte sur un horaire et une épreuve plutôt que sur un discours, et pourquoi sa correction ne suppose ni discipline nouvelle ni programme supplémentaire.

Le constat

L’éducation aux médias et à l’information est définie par le ministère comme un enseignement transversal donnant aux élèves la capacité de discerner les usages responsables du numérique, de faire appel à un esprit critique à bon escient, de comprendre et d’interpréter les flux informationnels, et de distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations 1. Elle est mise en œuvre tout au long du collège et s’articule autour de trois axes, dont une connaissance critique de l’environnement informationnel 1. Le Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information, créé en 1983, porte une mission nationale d’impulsion, de coordination et de formation en la matière 1.

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative a conduit le ministère à préciser cette mission. Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation, publié en juin 2025, énonce que l’École doit donner aux élèves les clés pour comprendre cette technologie, en appréhender les opportunités comme les limites, et développer un esprit critique à son égard 2. Ce cadre souligne explicitement le rôle de l’éducation aux médias et à l’information dans l’accompagnement éthique et déontologique de l’usage de l’intelligence artificielle à l’École, en croisant les objectifs de l’enseignement moral et civique et du développement de l’esprit critique 3. Il comporte par ailleurs une recommandation notable pour les enseignants : éviter d’utiliser des logiciels de détection de contenus générés par l’intelligence artificielle, peu fiables et susceptibles de pénaliser à tort un élève 2.

Le développement de l’esprit critique fait l’objet d’un pilotage académique depuis une circulaire du 24 janvier 2022, accompagné d’un vademecum, du financement d’actions éducatives et de dispositifs tels que la création de sept cents webradios scolaires 4. Le programme d’enseignement moral et civique de l’école et du collège a été enrichi pour la rentrée 2024 de l’éducation aux médias et à l’information 5.

L’éducation aux médias et à l’esprit critique est présentée par le ministère comme un enseignement, mais elle ne dispose ni d’un horaire propre, ni d’une évaluation, ni d’un professeur identifié, ce qui la rend dépendante de la mobilisation de chaque établissement.

L’état du droit

L’éducation aux médias et à l’information ne constitue pas une discipline dotée d’un horaire réglementaire propre : elle est un enseignement transversal, dont les contenus sont répartis dans les programmes disciplinaires et dans l’enseignement moral et civique, enrichi à cette fin pour la rentrée 2024 15. Le repérage des connaissances et compétences correspondantes dans les programmes est effectué par le Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information, afin de permettre aux enseignants de s’engager dans une démarche d’éducation aux médias en lien avec les programmes disciplinaires 1.

Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation de juin 2025 est un document d’orientation issu d’une concertation avec les acteurs de terrain, posant les conditions et principes d’un usage responsable, sécurisé et éthique de l’intelligence artificielle en milieu scolaire 3. Il n’a pas de valeur normative contraignante.

Le point de blocage est donc structurel : un enseignement transversal sans horaire ni évaluation ne s’impose à personne. Il dépend de la disponibilité des professeurs documentalistes, de la mobilisation des équipes et de l’inscription au projet d’établissement, ce qui explique la très grande hétérogénéité de sa mise en œuvre d’un établissement à l’autre.

Deux propositions voisines portent sur la même difficulté, l’absence d’horaire identifié pour un enseignement que les textes prescrivent : celle sur la maîtrise des automates et des données et celle sur les compétences psychosociales au collège.

Ce qui se fait ailleurs

Deux pays sont régulièrement cités dans le débat français, et ils ont fait des choix opposés. La comparaison est d’autant plus utile que le premier est invoqué à contresens.

La Finlande n’a pas d’horaire dédié. Sa réputation en matière de littératie médiatique est fondée, mais son dispositif relève exactement de la logique que la France applique déjà : l’éducation aux médias y est une composante de la multiliteracy, compétence transversale promue dans l’enseignement de chaque discipline, sans matière propre 8. Invoquer la Finlande à l’appui d’un horaire identifié est donc une erreur ; elle est le meilleur argument de ceux qui défendent le statu quo français.

L’Estonie a fait le choix inverse, et après avoir essayé l’autre. Le pays a d’abord traité l’éducation aux médias comme un thème transversal du programme scolaire, et des travaux universitaires estoniens ont analysé les raisons de l’échec de cette approche 9. Il en a tiré les conséquences : depuis 2024, un cours obligatoire intitulé « Les médias et l’influence » est dispensé aux élèves de onzième année, dans l’enseignement secondaire supérieur, pour leur apprendre à comprendre et à évaluer de façon critique les contenus médiatiques et la désinformation ; un cours facultatif, « L’homme dans l’environnement informationnel contemporain », traite en complément des mégadonnées, des algorithmes des réseaux sociaux et de la propagande 9.

Le précédent estonien est donc le seul des deux qui documente la question posée par cette fiche, et il la documente dans les deux sens : il a d’abord éprouvé la voie transversale, puis constaté qu’elle ne s’imposait à personne, puis créé un cours obligatoire.

Transposabilité : ce qui est repris de l’Estonie est le principe d’un enseignement identifié plutôt que diffus, et le fait qu’il soit adossé à un objet précis, l’influence et la désinformation, plutôt qu’à une compétence générale. Ce qui n’est pas repris est son niveau : l’Estonie place ce cours en fin de secondaire, quand la présente proposition vise le collège, où l’exposition aux réseaux sociaux commence.

La proposition

Attribuer à l’éducation aux médias et à l’information un volume horaire annuel identifié au collège, prélevé sur les horaires existants et confié conjointement au professeur documentaliste et aux professeurs de discipline ; et créer, au sein de l’épreuve orale du diplôme national du brevet, une modalité de débat argumenté au cours de laquelle le candidat doit défendre une position, répondre à une objection et identifier les sources sur lesquelles il s’appuie.

Le choix de l’épreuve orale n’est pas accessoire. Une compétence qui n’est pas évaluée n’est pas enseignée, et l’esprit critique ne s’évalue pas par un questionnaire à choix multiples : il se manifeste dans la capacité à argumenter, à répondre à une contradiction et à justifier ses sources, c’est-à-dire dans un exercice oral.

Ce que la réforme coûte

L’horaire est prélevé sur les enseignements existants et ne crée donc pas de besoin d’enseignement supplémentaire. Les ressources pédagogiques existent déjà, produites par le Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information et par le Réseau Canopé 6. Le coût réel porte sur l’organisation de la nouvelle modalité d’épreuve orale et sur la formation des jurys, non chiffrable à partir des sources de cette fiche.

Objections prévisibles

« L’esprit critique ne s’enseigne pas comme une matière : il se construit dans toutes les disciplines, et lui donner un horaire propre reviendrait à l’isoler artificiellement. »

C’est l’objection la plus forte, et c’est le fondement de la doctrine actuelle de l’enseignement transversal. La réponse tient au constat de la mise en œuvre : un objectif transversal sans horaire ni évaluation dépend entièrement de l’initiative locale, ce qui produit des écarts considérables entre établissements. L’horaire proposé n’exclut pas la dimension transversale, qui demeure inscrite dans les programmes disciplinaires : il garantit un socle minimal là où l’initiative locale fait défaut.

« Ajouter une épreuve au brevet alourdit un examen déjà contesté et pèsera sur les élèves les plus fragiles. »

La proposition ne crée pas une épreuve supplémentaire mais une modalité au sein de l’épreuve orale existante. Le format du débat argumenté, qui repose sur l’expression et la justification plutôt que sur la restitution de connaissances, est par ailleurs moins défavorable aux élèves en difficulté scolaire écrite que la plupart des exercices certificatifs actuels.

« L’école n’a pas à trancher entre les opinions : évaluer l’esprit critique risque de conduire à noter les convictions des élèves. »

L’épreuve proposée n’évalue pas la position défendue mais la qualité de son argumentation, la capacité à répondre à une objection et l’identification des sources. C’est précisément la distinction que le ministère lui-même établit lorsqu’il définit l’éducation aux médias comme la capacité à distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations 1.

La traduction législative

Exposé des motifs

L’éducation aux médias et à l’information a pour objet, selon les termes du ministère de l’Éducation nationale, de donner aux élèves la capacité de distinguer connaissances et croyances, informations et fausses informations, et de faire appel à un esprit critique à bon escient. Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation, publié en juin 2025, a rappelé et étendu cette mission face aux systèmes d’intelligence artificielle générative.

Cet enseignement demeure toutefois transversal, sans horaire propre ni évaluation, de sorte que sa mise en œuvre dépend entièrement de l’initiative de chaque établissement. Le présent projet de loi lui attribue un volume horaire annuel identifié au collège, prélevé sur les enseignements existants, et crée au sein de l’épreuve orale du diplôme national du brevet une modalité de débat argumenté. Une compétence qui n’est pas évaluée n’est pas enseignée ; et l’esprit critique ne se mesure pas par écrit, mais dans la capacité à défendre une position, à répondre à une objection et à justifier ses sources.


Article 1er

Après l’article L. 332-5 du code de l’éducation, il est inséré un article L. 332-5-1 ainsi rédigé :

« Art. L. 332-5-1. – Au collège, l’éducation aux médias et à l’information fait l’objet d’un volume horaire annuel identifié, fixé par arrêté du ministre chargé de l’éducation nationale et prélevé sur les horaires des enseignements existants. Elle est assurée conjointement par le professeur documentaliste et les professeurs des disciplines concernées. »

Portée : cet article donne un support horaire identifié à un enseignement aujourd’hui purement transversal, sans créer de discipline ni augmenter le volume horaire global.

Article 2

L’épreuve orale du diplôme national du brevet comporte une modalité de débat argumenté, au cours de laquelle le candidat défend une position, répond à une objection formulée par le jury et identifie les sources sur lesquelles il fonde son propos. Les modalités de cette épreuve sont fixées par arrêté.

Portée : cet article crée l’évaluation sans laquelle l’enseignement demeure théorique, en retenant le seul format compatible avec la nature de la compétence évaluée.

Sources

Votre avis

Cette proposition vous parait-elle aller dans le bon sens ?

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus de publications