La loi impose aux sociétés cotées de publier la rémunération de chaque dirigeant et son rapport avec le salaire moyen et médian des salariés. Le Parlement, qui a voté cette obligation, ne se l’applique pas : les indemnités, les moyens et les retenues pour absence de chaque parlementaire ne sont pas publiés. Cette fiche propose de les publier chaque année, et d’étendre les retenues à tous les scrutins publics.
Le Parlement a voté, pour les sociétés cotées, l’une des obligations de transparence les plus exigeantes d’Europe : chaque dirigeant y voit publier sa rémunération, ses avantages de toute nature et le rapport entre ce qu’il gagne et le salaire moyen puis médian des salariés de son entreprise. Il ne s’applique rien de comparable.
Le constat
Ce qui est déjà public. Le débat sur l’opacité du travail parlementaire vise souvent à côté. L’Assemblée nationale publie en données ouvertes la position de chaque député à chaque scrutin public 1. Les noms des commissaires présents et excusés sont publiés au Journal officiel le lendemain de chaque réunion de commission, en application de l’article 42 de son règlement 2. Les déclarations d’intérêts et d’activités déposées auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, publiques, indiquent les activités annexes rémunérées de chaque parlementaire 3.
Ce qui ne l’est pas. Le montant de l’indemnité parlementaire est connu parce qu’il est le même pour tous : 7 637,39 euros bruts par mois, dont 1 527,48 euros d’indemnité de fonction 4. Mais ce que perçoit un parlementaire déterminé ne l’est pas : indemnités attachées à ses fonctions, moyens alloués, retenues subies. Chaque député dispose depuis le 1er janvier 2026 d’une dotation de fonctionnement parlementaire de 7 238,04 euros par mois et d’un crédit collaborateurs de 11 463 euros par mois 4 ; chaque sénateur, d’une avance de frais de mandat de 6 600 euros par mois 5. Rien de tout cela n’est publié nommément.
L’état du droit
Des retenues calculées mais jamais publiées. Les deux règlements sanctionnent l’absentéisme sur l’indemnité de fonction. À l’Assemblée, l’article 159 retire un tiers de cette indemnité pour la durée de la session au député qui a pris part à moins des deux tiers des scrutins publics solennels, et le double en dessous de la moitié 6. L’article 42 retire 25 % de son montant mensuel pour chaque absence en commission le mercredi matin au-delà de deux par mois, sauf pour les membres du Bureau, les présidents de groupe et les élus hors métropole 2. Au Sénat, l’article 23 bis retire la moitié de l’indemnité de fonction trimestrielle au sénateur absent à plus de la moitié des votes désignés par la Conférence des présidents, des réunions de commission du mercredi ou des questions d’actualité, seuil porté aux deux tiers pour les élus outre-mer, et la totalité lorsque les trois seuils sont franchis 7.
Ces retenues sont décidées par les questeurs, donc calculées nominativement. Aucune des deux assemblées ne publie la liste des parlementaires concernés ni les montants. Lors de la première application de l’article 42, en janvier 2010, l’Assemblée a refusé de communiquer le nombre de députés sanctionnés ; une association l’a établi à onze 8. En 2013, elle indiquait encore ne rendre public « aucun chiffre ni aucun nom » 9.
Ce que la loi impose aux entreprises. L’article L. 22-10-9 du code de commerce oblige toute société cotée à publier, pour chaque mandataire social nommément désigné, sa rémunération totale et ses avantages de toute nature, les ratios entre la rémunération de chaque dirigeant et la rémunération moyenne puis médiane des salariés, et l’évolution de ces ratios sur cinq exercices 10.
Un actionnaire connaît à l’euro près ce que gagne le dirigeant de l’entreprise dont il détient une action, parce que le Parlement l’a voulu. Un électeur ne connaît pas ce que perçoit le parlementaire qu’il a élu.
Ce qui se fait ailleurs
Au Royaume-Uni, la rémunération des députés est fixée et versée depuis 2011 par une autorité extérieure au Parlement, l’Independent Parliamentary Standards Authority, créée après le scandale des notes de frais de 2009. Le traitement est public : 98 599 livres par an au 1er avril 2026 11. L’autorité publie tous les deux mois, avec quatre à cinq mois de décalage, les frais de chaque député, et chaque année un total par député, dans une base consultable par nom et par circonscription 12.
Le Royaume-Uni ne publie pas de taux d’assiduité officiel ; il publie le vote de chaque député à chaque scrutin, et la société civile en tire les classements. Ce qui est transposable est cette antériorité de la donnée brute : l’institution publie ce qu’elle mesure, sans en tirer elle-même de palmarès.
La proposition
Chaque assemblée publie chaque année, pour chaque parlementaire nommément désigné, un document unique en cinq rubriques.
Ce qu’il perçoit. L’indemnité parlementaire et chacune des indemnités attachées à ses fonctions : présidence, questure, présidence de commission, rapporteur.
Ce dont il dispose. La dotation ou l’avance de frais de mandat, le crédit collaborateurs et le nombre de collaborateurs employés, les avantages en nature. Le document porte sur les moyens publics alloués, non sur le détail de leur emploi.
Ce qui lui a été retenu. Les retenues pour absence, en distinguant séance et commission. C’est la donnée que les questures calculent déjà et ne publient pas.
Le nombre de scrutins et de réunions pris en compte, sans lequel la rubrique précédente n’est pas lisible.
Le rapport d’équité. Le rapport entre le total perçu et le salaire annuel moyen puis médian à temps plein en France, et son évolution sur cinq ans. C’est la transposition de ce que le code de commerce exige des sociétés cotées : un montant isolé n’apprend rien, un rapport situe.
La retenue est par ailleurs étendue à l’ensemble des scrutins publics, et non plus aux seuls scrutins solennels à l’Assemblée ou aux seuls votes désignés par la Conférence des présidents au Sénat. Sans cette extension, la troisième rubrique resterait presque toujours vide.
La réforme ne crée aucune sanction nouvelle ni aucune dépense : elle publie des informations déjà produites et élargit le périmètre d’une retenue existante.
Objections prévisibles
« Un parlementaire n’est pas un dirigeant d’entreprise. »
La comparaison ne porte pas sur le travail mais sur la reddition de comptes. Le dirigeant publie sa rémunération parce qu’il gère des fonds qui ne lui appartiennent pas et en doit compte à ceux qui les lui ont confiés. Le raisonnement vaut avec plus de force pour le parlementaire : les fonds sont publics et le mandant est le corps électoral.
« La publication nominative des retenues expose au dénigrement politique. »
Les votes de chaque député et les présences en commission sont déjà publiés nommément. La retenue n’est que la conséquence financière de données déjà publiques, appliquée selon des règles que les assemblées ont elles-mêmes votées.
« Beaucoup d’absences sont légitimes. »
Les règlements les prévoient déjà : missions, délégations de vote, maternité, longue maladie 67. La proposition ne modifie pas ces motifs ; elle rend publique l’application de la règle existante, exceptions comprises.
La traduction législative
Les règlements des assemblées ne se modifient que par résolution de chacune d’elles, soumise au Conseil constitutionnel. La traduction prend donc la forme de deux propositions de résolution de contenu identique.
Exposé des motifs
Les règlements des deux assemblées sanctionnent l’absentéisme par des retenues sur l’indemnité de fonction, mais ces retenues ne portent que sur une minorité de votes et ne sont jamais publiées. Le présent texte les étend à tous les scrutins publics et impose la publication annuelle, pour chaque parlementaire, de ce qu’il perçoit, de ce dont il dispose et de ce qui lui a été retenu, selon les règles que le Parlement a lui-même fixées pour les dirigeants de sociétés cotées.
Article 1er
Au quatrième alinéa de l’article 159 du règlement de l’Assemblée nationale, les mots « auxquels il a été procédé en application du 3 de l’article 65, ou de l’article 65-1 » sont supprimés. Au 1° de l’alinéa 1 de l’article 23 bis du règlement du Sénat, les mots « déterminés par la Conférence des Présidents » sont remplacés par les mots « ayant donné lieu à un scrutin public ».
Portée : la retenue pour absence s’applique à tous les scrutins publics, et non plus aux seuls scrutins solennels.
Article 2
Il est inséré dans le règlement de chaque assemblée un article ainsi rédigé :
« Le Bureau publie chaque année, dans un format ouvert et réutilisable, pour chaque membre de l’assemblée nommément désigné :
« 1° Le montant annuel de l’indemnité parlementaire et de chacune des indemnités attachées aux fonctions qu’il exerce ;
« 2° Le montant de la dotation ou de l’avance de frais de mandat et du crédit collaborateurs qui lui sont alloués, le nombre de collaborateurs qu’il emploie et les avantages en nature dont il a bénéficié ;
« 3° Le montant des retenues opérées sur son indemnité au titre des absences, en distinguant séance et commission, et le nombre de scrutins et de réunions pris en compte ;
« 4° Le rapport entre le total des sommes mentionnées au 1° et, d’une part, le salaire annuel moyen à temps plein constaté en France, d’autre part le salaire annuel médian, ainsi que l’évolution de ces rapports au cours des cinq dernières années. »
Portée : cet article transpose aux assemblées, rubrique par rubrique, l’obligation que l’article L. 22-10-9 du code de commerce impose aux sociétés cotées.
Sources
- 1. Assemblée nationale, portail de données ouvertes, scrutins publics : position de vote de chaque député à chaque scrutin public. https://data.assemblee-nationale.fr/travaux-parlementaires/votes ↩
- 2. Règlement de l’Assemblée nationale, article 42 (édition de la XVIIe législature) : présence obligatoire en commission ; publication au Journal officiel, le lendemain de chaque réunion, des noms des commissaires présents et excusés ; retenue de 25 % du montant mensuel de l’indemnité de fonction pour chaque absence le mercredi matin au-delà de deux absences mensuelles ; exemption des membres du Bureau, des présidents de groupe et des députés élus hors de métropole. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/divers/texte_reference/02_reglement_assemblee_nationale.pdf ↩
- 3. Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, déclarations d’intérêts et d’activités des parlementaires, publiées en données ouvertes (activités professionnelles rémunérées, mandats, collaborateurs). https://www.data.gouv.fr/datasets/declarations-d-interets-des-parlementaires-publiees-par-la-haute-autorite-pour-la-transparence-1 ↩
- 4. Assemblée nationale, fiche de synthèse n° 7, « La situation matérielle du député », actualisée le 8 janvier 2026 : indemnité brute mensuelle de 7 637,39 euros (base 5 931,95, résidence 177,96, fonction 1 527,48), nette 5 953,34 euros ; dotation de fonctionnement parlementaire de 7 238,04 euros par mois depuis le 1er janvier 2026, issue de la fusion de l’avance de frais de mandat et de la dotation matérielle (arrêté du Bureau n° 34/XVII du 2 juillet 2025) ; crédit collaborateurs de 11 463 euros par mois. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/synthese/deputes-groupes-parlementaires/la-situation-materielle-du-depute ↩
- 5. Sénat, « Les frais de mandat » : avance de frais de mandat de 6 600 euros par mois depuis le 1er janvier 2024, majorée pour les sénateurs d’outre-mer et des Français de l’étranger. https://www.senat.fr/connaitre-le-senat/role-et-fonctionnement/les-frais-de-mandat.html ↩
- 6. Règlement de l’Assemblée nationale, article 159 (édition de la XVIIe législature) : le député qui a pris part, pendant une session, à moins des deux tiers des scrutins publics auxquels il a été procédé en application du 3 de l’article 65 ou de l’article 65-1 subit une retenue du tiers de l’indemnité de fonction pour une durée égale à celle de la session ; retenue doublée en dessous de la moitié ; prise en compte des délégations de vote et des excuses. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/divers/texte_reference/02_reglement_assemblee_nationale.pdf ↩
- 7. Règlement du Sénat, article 23 bis : retenue égale à la moitié du montant trimestriel de l’indemnité de fonction en cas d’absence, au cours d’un trimestre de la session ordinaire, à plus de la moitié des votes sur les textes déterminés par la Conférence des présidents, des réunions de commission du mercredi matin ou des séances de questions d’actualité (deux tiers pour les sénateurs élus outre-mer) ; retenue de la totalité lorsque les trois seuils sont dépassés ; retenue pratiquée par les questeurs le trimestre suivant ; exceptions maternité et longue maladie ; sanctions disciplinaires possibles de l’article 99 ter. https://www.senat.fr/reglement/reglement_mono.html ↩
- 8. AFP, « Absentéisme : les premières sanctions vont tomber à l’Assemblée », 13 janvier 2010, reproduite par Regards citoyens : l’Assemblée n’a pas souhaité communiquer le nombre de députés absentéistes avant notification ; onze députés identifiés par l’association après rectification. https://www.regardscitoyens.org/afp-absenteisme-les-premieres-sanctions-vont-tomber-a-lassemblee/ ↩
- 9. Slate, « Assemblée buissonnière : votre député est-il pénalisé pour ses absences ? », 2013 : l’Assemblée nationale indique ne rendre public « aucun chiffre ni aucun nom » concernant les retenues pour absence. https://www.slate.fr/story/75502/assemblee-nationale-retenues-indemnites ↩
- 10. Code de commerce, article L. 22-10-9 (rédaction en vigueur depuis le 1er janvier 2024) : pour chaque mandataire social nommément désigné, publication de la rémunération totale et des avantages de toute nature (1°), des ratios entre la rémunération de chaque dirigeant et la rémunération moyenne puis médiane des salariés (6°) et de l’évolution de ces ratios sur les cinq exercices les plus récents (7°). https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000048535206 ↩
- 11. Independent Parliamentary Standards Authority, « IPSA confirms decision on MPs’ pay for 2026-27 », 2 mars 2026 : traitement porté à 98 599 livres au 1er avril 2026, hausse de 5 % (1,5 point d’ajustement et 3,5 points de coût de la vie). https://www.theipsa.org.uk/news/press-releases/ipsa-confirms-decision-on-mps-pay-for-2026-27 ↩
- 12. Independent Parliamentary Standards Authority, guide des frais des députés et publications annuelles : publication tous les deux mois d’environ 25 000 demandes, avec quatre à cinq mois de décalage ; publication annuelle des totaux par député, y compris les coûts de personnel et de déplacement ; base consultable par nom et par circonscription. https://www.theipsa.org.uk/a-guide-to-mps-business-costs – https://www.theipsa.org.uk/mp-staffing-business-costs/annual-publications ↩
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