Les programmes scolaires obéissent tous à la même procédure de révision, qu’il s’agisse de la grammaire française ou des technologies numériques. Le résultat est le pire des deux mondes : un socle fondamental réécrit trop souvent et une couche technologique qui ne l’est jamais assez. Séparer les deux régimes est une réforme sans coût qui conditionne toutes les autres.
Les programmes de sciences numériques et technologie et de numérique et sciences informatiques ont été publiés en 2019. L’intelligence artificielle n’y figure qu’une fois dans chacun d’eux. Pendant ce temps, les programmes de français et de mathématiques ont été retouchés à plusieurs reprises. C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire : les fondamentaux gagnent à la stabilité, la technologie exige la révision fréquente. Cette anomalie n’est pas le fruit d’un arbitrage, c’est la conséquence mécanique d’une procédure unique appliquée à des matières dont les rythmes n’ont rien de commun.
Le constat
Les programmes de l’enseignement de sciences numériques et technologie, en classe de seconde, et de numérique et sciences informatiques, en première et en terminale, ont été publiés en 2019. Ils sont centrés sur l’informatique et ses développements, et l’intelligence artificielle n’y apparaît qu’une seule fois dans chacun des trois programmes 1.
Entre-temps, l’intelligence artificielle générative s’est diffusée dans le public à partir de novembre 2022, et 90 % des élèves de seconde déclarent aujourd’hui l’avoir déjà utilisée pour leurs devoirs 2.
La réponse de l’institution a consisté à empiler des dispositifs à côté des programmes plutôt qu’à les réécrire. Un parcours de formation en ligne, dit Pix IA, est accessible à tous les collégiens et lycéens volontaires depuis le 5 février 2026 et devient obligatoire à compter de la rentrée 2026 pour les élèves de quatrième, de seconde générale et technologique et de première année de certificat d’aptitude professionnelle 34. Le ministère a par ailleurs publié un cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation, lancé un appel à projets doté de vingt millions d’euros pour une intelligence artificielle destinée aux professeurs, et créé un comité d’anticipation en éducation 54. Le Premier ministre a annoncé une heure hebdomadaire consacrée à l’intelligence artificielle en classe de seconde, dans le cadre de l’enseignement existant de sciences numériques et technologie 1.
Aucune de ces mesures n’est critiquable en elle-même. Mais aucune ne modifie le programme. On ajoute des heures et des parcours à un texte qui, lui, continue de mentionner une seule fois l’objet dont il s’agit.
Il faut ajouter que le mouvement inverse s’observe sur le socle. Les programmes de français et de mathématiques du premier degré et du collège ont fait l’objet de réécritures successives ces dernières années, chacune entraînant renouvellement des manuels, formation des enseignants et adaptation des pratiques.
Cette instabilité est documentée par les textes récents. Le programme de mathématiques du cycle de consolidation, qui couvre le CM1, le CM2 et la sixième, a été publié le 17 avril 2025 et s’applique depuis la rentrée 2025 en CM1 et en sixième, puis à la rentrée 2026 en CM2. Pour le cycle 4, un arrêté du 18 février 2026 fixe le calendrier d’entrée en vigueur des nouveaux programmes de français et de mathématiques : rentrée 2026 en cinquième, 2027 en quatrième, 2028 en troisième 8.
Le socle connaît donc une vague de réécriture dont le déploiement s’étale de 2025 à 2028, quand la couche technologique reste régie par des textes de 2019.
L’état du droit
Les programmes d’enseignement sont fixés par arrêté du ministre chargé de l’éducation nationale, après avis du Conseil supérieur des programmes. Cette procédure est identique quelle que soit la discipline concernée et quel que soit le rythme d’évolution de son objet.
Le Conseil supérieur des programmes est régi par les articles L. 231-14 à L. 231-17 du code de l’éducation. Placé auprès du ministre chargé de l’éducation nationale, il travaille en toute indépendance et comprend dix-huit membres désignés pour cinq ans, à parité : trois députés, trois sénateurs, deux membres du Conseil économique, social et environnemental et dix personnalités qualifiées nommées par le ministre 9. Il émet des avis et formule des propositions sur la conception générale des enseignements, sur le contenu du socle commun et des programmes scolaires ainsi que sur la nature et le contenu des épreuves d’examen 9. Il est saisi par le ministre et peut également se saisir lui-même.
Il n’existe aucune durée minimale de stabilité d’un programme, ni aucune obligation d’évaluer un programme avant de le remplacer. Un programme peut donc être réécrit avant que la première cohorte l’ayant suivi n’ait achevé son cursus, ce qui rend toute évaluation de ses effets impossible par construction.
Symétriquement, il n’existe aucune procédure accélérée permettant d’actualiser la partie technologique d’un programme sans rouvrir l’ensemble.
Ce qui se fait ailleurs
Les stratégies nationales divergent radicalement, et cette divergence est instructive.
La Finlande n’a pas créé de matière dédiée à l’intelligence artificielle. Elle intègre la littératie critique aux disciplines existantes dès le plus jeune âge, et a développé en parallèle le cours en ligne Elements of AI, conçu par l’Université d’Helsinki et l’entreprise Reaktor, achevé par 1 % de la population finlandaise. Ce cours a ensuite été étendu à vingt-deux pays européens, avec Sorbonne Université comme partenaire académique français, dans l’objectif de former 1 % des citoyens de l’Union 6.
La Chine et les Émirats arabes unis ont retenu la position inverse en rendant l’enseignement de l’intelligence artificielle obligatoire de la maternelle au lycée dès la rentrée 2025. L’Estonie a fait un troisième choix, celui de l’accès aux outils plutôt que du cours dédié, avec un déploiement national engagé en septembre 2025 auprès de vingt mille lycéens et trois mille enseignants 7.
Ces trois stratégies sont cohérentes. Le problème français n’est pas d’avoir choisi la mauvaise, c’est de n’en avoir choisi aucune, et de superposer des dispositifs à des programmes inchangés.
Ces éléments comparatifs proviennent d’une source secondaire agrégeant les stratégies nationales, et sont présentés comme tels. Ils illustrent la diversité des choix possibles, ils ne fondent aucune des mesures proposées.
La proposition
Instituer deux régimes distincts de révision des programmes, l’un protégeant le socle, l’autre libérant la couche technologique.
La première mesure protège les fondamentaux. Les programmes de français et de mathématiques de l’école élémentaire et du collège ne peuvent être modifiés avant l’expiration d’un délai de huit ans à compter de leur entrée en vigueur, sauf pour corriger une erreur matérielle. Huit ans correspond à la durée qui sépare l’entrée au cours préparatoire de la fin du collège, c’est-à-dire au temps nécessaire pour qu’une cohorte complète ait suivi le programme et que ses effets soient observables.
La deuxième mesure conditionne toute modification du socle à une évaluation. Aucun programme relevant du socle ne peut être remplacé sans qu’une évaluation de ses effets sur les acquis des élèves ait été publiée. Réécrire un programme qu’on n’a jamais évalué revient à substituer une intuition à une autre.
La troisième mesure libère la couche technologique. Les parties des programmes portant sur les technologies numériques, l’intelligence artificielle, la robotique et le traitement des données constituent une annexe technique révisable annuellement par arrêté, après avis du Conseil supérieur des programmes rendu dans un délai contraint. Cette annexe ne modifie ni les horaires, ni les coefficients, ni les épreuves d’examen, ce qui est la condition pour que la révision reste légère.
La quatrième mesure évite que cette annexe ne devienne un objet de communication détaché du reste. Elle est élaborée avec l’appui d’un comité associant des enseignants exerçant devant élèves, et son projet est rendu public trois mois avant son adoption.
Ce que la réforme coûte
Rien. Elle ne modifie ni les horaires, ni les effectifs, ni les moyens. Elle est même susceptible de réduire des dépenses récurrentes, celles du renouvellement des manuels et de la formation continue que déclenche chaque réécriture du socle, mais aucune évaluation publique de ces coûts n’étant disponible, aucun montant ne peut être avancé.
Objections prévisibles
« Figer les programmes pendant huit ans empêchera toute adaptation. »
L’adaptation reste entière sur la couche technologique, qui est précisément celle qui bouge. Sur les fondamentaux, la question est de savoir si l’on croit qu’une méthode d’apprentissage de la lecture doit changer tous les trois ans. Si oui, il faut le démontrer par une évaluation, ce que la deuxième mesure exige.
« Huit ans est arbitraire. »
Le chiffre est un curseur et la fiche l’assume. Ce qui n’est pas arbitraire, c’est le principe : la durée de stabilité doit au moins permettre qu’une cohorte achève le cursus concerné, faute de quoi l’évaluation est impossible.
« Une annexe séparée fera de la technologie une matière de second rang. »
C’est le risque, et il est traité par le fait que l’annexe fait partie du programme et non d’un dispositif périphérique. C’est au contraire la situation actuelle, où l’intelligence artificielle est traitée par un parcours en ligne à côté d’un programme qui l’ignore, qui la relègue.
« Le Conseil supérieur des programmes ne pourra pas suivre un rythme annuel. »
C’est une objection de moyens, à laquelle il faut répondre par des moyens. Elle ne justifie pas de conserver un rythme de révision de sept ans pour un objet qui change tous les six mois.
« Le vrai sujet est le niveau des élèves, pas la procédure. »
Les deux sont liés. L’instabilité des programmes du socle est l’une des explications avancées des difficultés de mise en œuvre, et l’obligation d’évaluer avant de remplacer est la seule manière de savoir si une réforme a fonctionné.
La traduction législative
La numérotation des articles du code de l’éducation devra être vérifiée avant dépôt.
Article 1er
Les programmes d’enseignement du français et des mathématiques de l’école élémentaire et du collège ne peuvent être modifiés avant l’expiration d’un délai de huit ans à compter de leur entrée en vigueur.
Ce délai n’est pas opposable aux modifications ayant pour seul objet de corriger une erreur matérielle.
Article 2
Aucun programme mentionné à l’article 1er ne peut être abrogé ou remplacé sans que le ministre chargé de l’éducation nationale ait préalablement publié une évaluation de ses effets sur les acquis des élèves.
Article 3
Les parties des programmes d’enseignement relatives aux technologies numériques, à l’intelligence artificielle, aux systèmes automatisés et au traitement des données font l’objet d’une annexe technique.
Cette annexe est révisée chaque année par arrêté du ministre chargé de l’éducation nationale, après avis du Conseil supérieur des programmes rendu dans un délai de deux mois. Sa révision ne peut modifier les horaires d’enseignement, les coefficients ni la nature des épreuves d’examen.
Article 4
Le projet d’annexe technique est rendu public trois mois avant son adoption. Il est élaboré avec le concours d’enseignants exerçant devant élèves dans les disciplines concernées.
Exposé des motifs
Les programmes de sciences numériques et technologie et de numérique et sciences informatiques ont été publiés en 2019 et ne mentionnent l’intelligence artificielle qu’une seule fois chacun. Depuis, l’intelligence artificielle générative s’est diffusée au point que 90 % des élèves de seconde déclarent l’utiliser pour leurs devoirs, et l’institution a répondu par des dispositifs ajoutés à côté des programmes plutôt que par leur réécriture.
Dans le même temps, les programmes de français et de mathématiques ont fait l’objet de réécritures successives, chacune entraînant renouvellement des manuels et formation des enseignants, sans qu’aucune évaluation des programmes remplacés n’ait été publiée.
Cette double anomalie a une cause unique : une procédure de révision identique pour des matières dont les rythmes d’évolution n’ont rien de commun.
La présente proposition institue deux régimes. Le socle des fondamentaux est stabilisé pour huit ans, durée nécessaire pour qu’une cohorte achève son cursus, et ne peut être remplacé sans évaluation préalable. Les contenus technologiques constituent une annexe révisable annuellement par une procédure allégée, sans effet sur les horaires ni sur les examens.
Elle ne coûte rien et ne modifie aucun moyen.
Sources
- 1. Café pédagogique, sur les programmes de 2019 mentionnant l’intelligence artificielle une seule fois et sur l’annonce d’une heure hebdomadaire en classe de seconde. https://www.cafepedagogique.net/2026/06/23/enseigner-lia-au-lycee-annonce-ou-reelle-evolution/ ↩
- 2. Pix, sur l’ouverture des parcours d’intelligence artificielle et sur la proportion d’élèves de seconde déclarant utiliser l’intelligence artificielle pour leurs devoirs. https://pix.fr/actualites/intelligence-artificielle-parcours-apprenants-enseignement-scolaire-2026/ ↩
- 3. Éduscol, sur le caractère obligatoire du parcours à compter de la rentrée 2026 et sur son accessibilité aux volontaires. https://eduscol.education.gouv.fr/6702/les-intelligences-artificielles-et-leurs-usages-en-education ↩
- 4. Ministère de l’Éducation nationale, sur la création du comité d’anticipation en éducation et le déploiement du parcours. https://www.education.gouv.fr/creation-du-comite-d-anticipation-en-education-et-deploiement-du-parcours-pix-ia-l-ecole-se-prepare-468899 ↩
- 5. Laboratoire de la société numérique, dossier de rentrée 2025, sur le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation et sur le rapport de l’inspection générale de mai 2025. https://labo.societenumerique.gouv.fr/fr/articles/dossier-rentr%C3%A9e-scolaire-2025-enseigner-et-apprendre-%C3%A0-lheure-des-ia-et-de-lencadrement-des-usages-num%C3%A9riques/ ↩
- 6. ActuIA, sur le cours Elements of AI, son origine finlandaise, son extension à vingt-deux pays européens et le partenariat avec Sorbonne Université. https://www.actuia.com/actualite/elements-of-ai-la-finlande-vise-a-former-les-citoyens-europeens-aux-bases-de-lintelligence-artificielle/ ↩
- 7. Comparaison des stratégies nationales d’enseignement de l’intelligence artificielle. Source secondaire agrégeant plusieurs politiques publiques, citée comme telle et à confirmer par les sources primaires. https://www.profexpress.com/intelligence-artificielle/ia-a-lecole-6-pays-6-strategies-et-nous/ ↩
- 8. Ministère de l’Éducation nationale, programmes de français et de mathématiques du cycle de consolidation publiés le 17 avril 2025, et calendrier d’entrée en vigueur des programmes du cycle 4 fixé par arrêté du 18 février 2026. https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo16/MENE2504620A ↩
- 9. Code de l’éducation, articles L. 231-14 à L. 231-17, relatifs au Conseil supérieur des programmes, à sa composition et à ses attributions, Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000027679975 ↩
Votre avis
Cette proposition vous parait-elle aller dans le bon sens ?
Les commentaires sont ouverts au bas de cette page. Ils sont relus avant publication.
Laisser un commentaire