Le modèle singapourien de santé

Singapour est régulièrement cité en France comme le contre-modèle de la Sécurité sociale : un pays qui dépenserait deux fois moins pour une espérance de vie équivalente, grâce à des comptes d’épargne santé individuels qui responsabiliseraient le patient. Les deux premières affirmations sont exactes. La troisième ne l’est pas.

Cette page rassemble ce que les sources singapouriennes elles-mêmes établissent, et ce que la littérature académique a mesuré. Elle ne propose rien : elle sert de base documentaire aux propositions du site qui touchent au financement des soins.

Ces propositions sont réunies dans le dossier « Réformer l’assurance maladie », qui expose le modèle retenu pour la France, explique pourquoi la transposition du modèle singapourien a été écartée, et dit ce qu’il en retient malgré tout.

4,8 %de la dépense de santé singapourienne financée par les comptes d’épargne MediSave, part en recul depuis 2009
25,4 %reste directement à la charge des ménages singapouriens, contre 9,3 % en France
4,5 %du produit intérieur brut consacré à la santé, contre 11,5 % en France, pour une population beaucoup plus jeune

Ce que finance vraiment MediSave

Le premier fait est le moins connu, et il change tout. MediSave ne paie pas les soins courants. Le compte couvre l’hospitalisation, la chirurgie ambulatoire, une liste limitative de traitements coûteux, les soins de longue durée et les primes d’assurance. Il ne couvre ni les consultations de médecine générale, ni la plupart des soins de ville, ni les médicaments courants, ni les soins dentaires ordinaires.

La seule ouverture, le dispositif dit Flexi-MediSave, est doublement fermée : réservée aux personnes de soixante ans et plus, et plafonnée à quatre cents dollars singapouriens par an. Un actif de trente-cinq ans qui consulte paie comptant.

Le Parlement de Singapour a posé la question au gouvernement le 25 septembre 2025, en ces termes : « quelles considérations font aujourd’hui obstacle à l’usage de MediSave pour les consultations de spécialistes, les médicaments prescrits et les examens de diagnostic ». La réponse du ministère ne conteste pas l’exclusion et l’explique par un motif conservatoire, préserver le compte pour les besoins futurs. Le modèle qu’on prête à Singapour, celui d’un compte individuel finançant les soins courants à la place de l’assurance maladie, n’existe nulle part, y compris à Singapour.


Un pilier marginal, et le seul en recul

La part des comptes d’épargne dans le financement de la santé singapourienne n’a jamais été centrale, et elle diminue. Entre 2000 et 2019, le pays a déplacé son financement des paiements directs vers la subvention publique et l’assurance sociale.

Subventions publiques34,6 % → 43,1 %
Paiements directs des ménages48,2 % → 28,4 %
Financement par les entreprises13,4 % → 12,0 %
Assurance sociale, MediShield Life1,8 % → 8,6 %
Comptes d’épargne, MediSave6,3 % → 4,8 %
Assurance volontaire2,0 % → 2,0 %

20002019

MediSave finance 4,8 % de la dépense de santé, contre 43,1 % pour les subventions publiques directes. Le pilier réputé structurant est le plus petit des cinq, et le seul dont la part recule. Le document du Conseil législatif de Hong Kong qui publie ces séries en tire lui-même la conclusion : le modèle de financement « a été ajusté vers davantage de responsabilité collective, par un usage plus large de la mutualisation du risque ».


Le compte individuel sert surtout à acheter de la mutualisation

Le constat le plus révélateur vient des statistiques du fonds de prévoyance lui-même. En 2025, les Singapouriens ont retiré de leur compte MediSave plus d’argent pour payer des primes d’assurance que pour payer des soins.

Primes MediShield Life2 154 M$
Autres retraits nets1 621 M$
Dépenses médicales approuvées1 661 M$
Primes CareShield Life773 M$

Primes d’assuranceSoins et autres retraits

Deux milliards cent cinquante-quatre millions de dollars singapouriens de primes d’assurance obligatoire, contre un milliard six cent soixante et un millions de dépenses médicales. La série est constante depuis vingt ans : les primes prélevées sur MediSave sont passées de 241 millions en 2006 à 2 154 millions en 2025. L’épargne individuelle finit par financer de l’assurance collective, ce qui est l’aveu fonctionnel le plus net des limites du dispositif.


Les résultats, et ce qu’ils coûtent aux ménages

Singapour, France, Suisse et moyenne de l’OCDE, données 2023 et 2024
SingapourFranceSuisseOCDE
Dépense courante de santé, en % du PIB4,49 %11,52 %11,69 %12,75 %
Part des administrations publiques58,5 %67,7 %33,1 %62,6 %
Reste à charge des ménages25,4 %9,3 %22,0 %13,4 %
Espérance de vie à la naissance83,4 ans83,0 ans84,4 ans80,4 ans
Part des 65 ans et plus13,7 %22,2 %18,6 %

Singapour dépense effectivement 4,5 % de son produit intérieur brut en santé contre 11,5 % en France, pour une espérance de vie légèrement supérieure. Deux précisions s’imposent avant d’en tirer une conclusion.

La première tient à la démographie. Les 13,7 % de personnes de soixante-cinq ans et plus se rapportent à la population totale, qui comprend environ un million et demi de non-résidents, en grande majorité des travailleurs étrangers jeunes. Parmi les seuls citoyens singapouriens, la proportion est de 19,9 % en 2024, contre 12,4 % dix ans plus tôt, et le ministre de la santé a déclaré en mars 2026 que le pays était devenu « une société super-âgée ». L’avantage démographique est réel, il se referme vite.

La seconde tient au reste à charge. Il est de 25,4 % à Singapour contre 9,3 % en France, soit près de trois fois plus. Et ce chiffre sous-estime la charge réelle : la nomenclature internationale range les comptes d’épargne obligatoires hors du reste à charge, de sorte que les retraits MediSave, qui sont pourtant de l’argent du ménage, n’y sont pas comptés.


Le prix de l’assurance, quand elle est tarifée à l’âge

MediShield Life, l’assurance obligatoire contre les grosses factures, fait payer une prime croissant avec l’âge, dans un système où la solidarité entre générations passe par la subvention publique et non par la cotisation. Voici le barème annuel avant subventions.

1 à 20 ans200 $
21 à 30295 $
31 à 40503 $
41 à 50637 $
51 à 60903 $
61 à 651 131 $
66 à 701 326 $
74 à 751 816 $
79 à 802 187 $
84 à 852 616 $
plus de 902 826 $

De deux cents dollars pour un enfant à deux mille huit cent vingt-six dollars au-delà de quatre-vingt-dix ans, soit un rapport de un à quatorze. L’État subventionne de 25 à 60 % selon l’âge et le revenu, sous condition de valeur locative du logement, ce qui suppose un examen des ressources dont la France s’est dispensée en cotisant sur le revenu.

En octobre 2024, le gouvernement a dû relever ces primes de 22 % en moyenne sur trois ans, avec 4,1 milliards de dollars de soutien public. Le motif officiel mérite d’être cité, car il est un constat d’érosion : le régime ne couvrait intégralement que « juste en dessous de huit factures subventionnées sur dix », alors que la cible était de neuf sur dix.


Pourquoi un compte individuel ne peut pas financer des soins

L’objection décisive n’est pas idéologique, elle est arithmétique, et elle vaut pour tous les pays. La dépense de santé n’est pas répartie : elle est concentrée. Voici, en France, la dépense annuelle moyenne par dixième de patients, du moins consommant au plus consommant.

Le dernier dixième dépense 17 321 euros par an quand le premier en dépense cinquante. Le dernier centième dépense 68 018 euros. Dix pour cent des patients concentrent les deux tiers de la dépense, et la moitié la moins consommante en représente environ six pour cent.

Un compte d’épargne individuel suppose que chacun consomme à peu près ce qu’il épargne. Cette hypothèse est fausse, et elle l’est massivement. Une cotisation de cinq pour cent sur un salaire médian représente de l’ordre de mille euros par an : sans commune mesure avec la dépense du dernier décile. À l’inverse, la mutualisation fait exactement ce que l’épargne ne peut pas faire, puisque le taux de prise en charge par l’assurance maladie française passe de 56 % au décile médian à 97 % pour le centième le plus dépensier.

L’expérience chinoise l’a vérifié en grandeur réelle. Dans les pilotes de 1994, 31 % des affiliés n’avaient engagé aucune dépense pendant que 17 % épuisaient leur compte et basculaient sur le fonds collectif. En 2014, l’excédent dormant des comptes individuels chinois atteignait 323 milliards de yuans, soit l’équivalent du total des primes d’assurance sociale du pays. L’épargne s’accumulait chez les bien portants pendant qu’elle manquait aux malades.


Ce que la recherche a mesuré

Trois résultats, tous défavorables à l’hypothèse de la responsabilisation par le compte individuel.

Les comptes d’épargne n’ont pas freiné l’inflation des dépenses, ils l’ont accompagnée. William Hsiao, dans Health Affairs en 1995, après dix ans de recul : l’expérience singapourienne montre que ces comptes « n’ont ni réduit ni maîtrisé l’inflation des coûts de santé ; au contraire, les taux d’inflation ont augmenté ». La dépense par habitant progressait alors de 13 % par an, soit deux points plus vite qu’avant la création de MediSave. Il en donne la raison : les hôpitaux « n’ont pas concurrencé par les prix » mais par la technologie, et la théorie sous-jacente aux comptes d’épargne « néglige le pouvoir de marché des médecins et des hôpitaux ».

Le compte individuel augmente la dépense au lieu de la freiner. Une étude publiée en 2025 dans le Journal of Economic Behavior and Organization, fondée sur une enquête longitudinale mensuelle et une méthode de différences de différences échelonnées, mesure que les individus « augmentent leur dépense médicale mensuelle de 13 % », avec une propension marginale à consommer depuis le compte estimée à 0,6. Chaque dollar supplémentaire déposé se traduit par soixante centimes de dépense de santé en plus.

Le gouvernement singapourien lui-même l’écrivait dès 1993. Son Livre blanc Affordable Health Care, cité par Hsiao : « Les forces du marché seules ne suffiront pas à contenir les coûts médicaux au minimum. Le système de santé est un exemple de défaillance de marché. Le gouvernement doit intervenir directement pour structurer et réguler le système de santé. »


Singapour s’éloigne de son propre modèle

C’est la trajectoire, plus que le niveau, qui interdit d’invoquer Singapour au soutien d’une réforme fondée sur l’épargne individuelle. Depuis dix ans, le pays fait le chemin inverse.

1984Création de MediSaveUn compte d’épargne santé individuel et obligatoire est ouvert à chaque actif, à l’intérieur du fonds de prévoyance central.
1990MediShield, facultatifUne assurance contre les grosses factures est créée, mais elle est facultative et exclut les plus de 70 ans, les affections congénitales et les maladies mentales.
1993MediFundUn fonds de dotation est créé pour les patients insolvables. Seuls ses revenus d’intérêts sont distribués.
2015MediShield Life devient obligatoireLe tournant. L’assurance devient obligatoire, universelle, à vie, couvrant les pathologies préexistantes et sans plafond viager. L’épargne cède le pas à la mutualisation.
2020CareShield LifeLe régime dépendance facultatif est remplacé par un régime obligatoire pour toutes les personnes nées en 1980 ou après, à versements viagers.
2024Quatre milliards de soutien publicLes primes de MediShield Life augmentent de 22 % en moyenne sur trois ans, accompagnées de 4,1 milliards de dollars de soutien public. Le motif officiel est que le régime ne couvre intégralement que huit factures subventionnées sur dix, pour une cible de neuf sur dix.
2026Une société super-âgéeLe ministre de la santé déclare devant le Parlement que « Singapore is a super-aged society ». Le budget santé de l’État atteint 22,5 milliards de dollars, contre 9 milliards en 2015.

La part des administrations publiques dans la dépense de santé est passée de 50,1 % en 2018 à 58,5 % en 2023. Le budget santé de l’État a été multiplié par deux et demi en dix ans. Les plafonds de MediSave sont régulièrement relevés pour couvrir davantage de soins courants, ce qui revient à reconnaître que le périmètre initial ne suffisait pas.

Une conséquence n’était pas prévue. La couverture par les assurances privées complémentaires est passée de 43 % de la population en 2006 à 69 % en 2020, avec des primes en hausse de 7 % par an, et jusqu’à 24 % par an pour les avenants supprimant franchise et coassurance. Le gouvernement a dû imposer par règlement un minimum de participation. Le paiement direct n’a pas empêché l’inflation : il a créé un marché d’assurance qui l’a alimentée.


Ce que cette page n’établit pas

Elle ne dit pas que le système singapourien fonctionne mal. Il produit une espérance de vie parmi les plus élevées du monde pour une dépense deux fois moindre que la française, et cette performance est réelle. Elle tient à des facteurs que cette page n’analyse pas : une population longtemps jeune, une offre hospitalière publique très majoritaire et administrée, des tarifs fixés par l’État avec des subventions atteignant 80 % du coût, et un contrôle strict des capacités et des équipements.

Elle ne dit pas non plus qu’un compte d’épargne santé serait sans usage. Il peut financer utilement des dépenses prévisibles et modérées. Ce qu’elle établit est plus précis : un tel compte ne peut pas remplacer l’assurance pour des dépenses dont dix pour cent des patients concentrent les deux tiers, et il ne le fait dans aucun pays, pas même dans celui qui l’a inventé.

Elle ne compare enfin ni la qualité des soins, ni les délais d’accès, ni les inégalités de santé, faute de données harmonisées permettant de le faire sérieusement entre les deux pays.


Sources. Central Provident Fund Board, statistiques de santé et tables de cotisation, cpf.gov.sg ; ministère de la santé de Singapour, rapports annuels du Medical Endowment Scheme et déclarations aux Committee of Supply 2025 et 2026 ; Parlement de Singapour, question n° 362 du 25 septembre 2025 ; Conseil législatif de Hong Kong, note de recherche IN13/2023 sur le financement de la santé à Singapour, exploitant la base GHED de l’Organisation mondiale de la santé ; Banque mondiale, base des dépenses de santé, données 2023. William Hsiao, « Medical Savings Accounts: Lessons from Singapore », Health Affairs, 1995, et « Behind the Ideology and Theory », Journal of Health Politics, Policy and Law, 2001 ; Winnie Yip et William Hsiao, « Medical Savings Accounts: Lessons From China », Health Affairs, 1997 ; Jessica Ya Sun, « Is there moral hazard in medical savings accounts? », Journal of Economic Behavior and Organization, 2025 ; Michael Barr, « Medical savings accounts in Singapore: a critical inquiry », Journal of Health Politics, Policy and Law, 2001. Pour la France, DREES, Études et Résultats n° 1251, décembre 2022, sur la concentration des dépenses de santé, données 2017.